L'espace à soi comme seuil liminal
- 13 oct. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 nov. 2025
Une rive à soi
Entrée dans la matière sensible
Habiter le seuil, traverser autrement.
Ce texte est la parole vivante de cette intention.
Pour border les enjeux du trauma, non seulement dans une logique de réparation individuelle,
mais également dans sa dimension collective et restaurative,
en reconnaissant les traces dans le corps, les récits, nos rythmes intérieurs,
et accueillir les voix fragmentées, les mémoires multiples, et les silences débridés.
Trois voix, trois trajectoires, un dialogue imaginé entre les co-fondatrices symboliques de ce lieu.
avec Virginia Woolf, Judith Herman, Gloria Anzaldúa.
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Virginia Woolf
Cette fameuse Chambre à soi - je la réclamais,
non pour me couper du monde,
mais pour ne plus y être en miettes.
Un espace sans interruption,
sans assignation, sans devoir de justification.
Un lieu où le corps pouvait respirer au rythme de sa propre pensée.
C'est là que commence, je crois,
le mouvement intérieur
de la liberté.
I'm rooted, but I flow.
Judith Herman
Tu nommes, Virginia, en quelque mots
ce que tant de survivant·es cherchent :
un lieu sûr, intime, vrai.
J'ai pu l'observer de près, pendant de nombreuses années
Ce n'est pas un état acquis,
et pourtant, une nécessité vitale.
Le trauma fragmente notre sentiment d'exister.
Il se loge dans le silence, la coupure -
mais aussi dans les gestes ordinaires,
dans nos manières de faire lien,
jusqu'à la promesse du soin.
Pour moi, la sécurité est le premier pilier
On la croit souvent intérieure,
mais elle est d'abord relationnelle -
et, dans une société marquée par le déni,
elle devient aussi acte politique.
Créer un espace sûr,
c'est déjà résister à l'effacement de l'oubli.
Gloria Anzaldúa
Moi, je n’ai jamais eu de chambre.
Pas de lieu clos, pas de clef.
Je suis née entre les mondes,
entre les langues,
dans ce battement nommé,
Népantla
Rien y tient, tout devient.
Mon corps-frontière.
J’ai appris à faire refuge avec le Vent,
à me construire dans le seuil,
et faire de l’instable, mon point de départ.
« C’est chez moi
cet arête mince de
fil barbelé »
Judith
Regaining one's agency.
C'est une reconquête d'un agir incorporé.
Et de remise en lien
à travers nos vérités multiples
contradictoires, vacillantes.
C'est un processus non linéaire,
une thérapeutique
en mouvement
constant
Sécurité
Remembrance
Reconstruction
Plusieurs phases,
toujours en spirale,
Revenir à la vie
Non comme on l'a connue
mais comme on la choisit
au présent.
Virginia
En vérité, je n’ai jamais su dire
où commence un souvenir.
Il affleure -
comme une brèche sur un mur,
Ou une lumière douce dans le décor.
Une sensation qui appelle
Un frisson de pensée.
Un rythme qui s'y mêle
l'impression qui reste.
La conscience devient fluide,
Et le corps, vivant.
Parfois, une voix s’élève,
Non pas pour commenter
Mais pour s’approprier
Ce qu’on sait déjà
C'est cela, pour moi, écrire
créer pour revenir,
par strates, par échos,
Habiter sa pensée
comme on habite une marée.
Gloria
Je dis souvent à mes hermanas :
Tu n’es pas seulement ton histoire,
t’es aussi la Terre qui la porte.
Bajé al vientre de la serpiente.
c'est là où j'ai trouvé ma voix.
La Coatlicue m’a appris
que l’on ne guérit pas en remontant,
mais en gravitant
à travers la peau qui tombe.
Que la honte est une porte,
Et que la langue, la mienne,
Mestiza, mixte, hybride,
pouvait devenir geste de transformation.
Virginia
Je voulais que plus jamais aucune personne n'ait à choisir
entre créer et exister.
Je rêvais d'une pièce pleine d'échos, de générations de voix
qui autorise au sentir-passer
dans l'intimité à soi.
"For masterpieces are not single and solitary birds.
They are the outcome of many years of thinking in common,
of thinking by the body of the people,
so that the experience of the mass is behind the single voice."
Judith
Le soin, c’est aussi cela :
un processus multiple,
intime,
collectif,
politique.
Il ne s’agit pas de "réparer" un soi intact,
mais de recomposer,
et de redonner pouvoir
à nos réalités délaissées.
Gloria
« Chaque accroissement de conscience,
Chaque pas vers l’avant est une travesía -
Une fois de plus, me voilà, étrangère,
Et pourtant, entière. »
Et s'il fallait donner à ce lieu un mot,
alors il faut qu'il soit chanté
Qu'il tremble un peu
Qu'il laisse place au mystère
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& vous ?
Étymologiquement, le mot « seuil » vient du latin sullum ou solum,
ce qui signifie sol, fondation, lieu de passage.
Qu’est-ce qui vous rappelle à votre seuil intérieur ?
Une sensation physique, un brouillard mental,
une agitation nerveuse, une douleur peut-être…
Quel est votre espace-ressource pour accompagner vos passages intérieurs ?
Quelles en sont les qualités — physiques, symboliques, temporelles ?
Si vous pouviez tisser un lien entre votre histoire et celle d’un lieu à soi,
si cet espace avait une forme, une texture, un rythme,
à quoi ressemblerait-il aujourd’hui ?
Comment l’imaginez-vous ?
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Biographies & contributions
Virginia Woolf, écrivaine et féministe britannique, autrice de Une chambre à soi (A Room of One’s Own, 1929), plaide pour la création d’un espace intime et autonome, où penser, déposer et créer librement, au rythme de notre propre temporalité. Dans ce long essai politique entre fiction et manifeste, elle interroge la condition des femmes dans l’histoire littéraire et revendique le droit à un lieu intérieur - matériel et symbolique - d’où puisse émerger une pensée singulière : « un espace à soi, et un revenu, pour écrire ».
Judith Herman, psychiatre et professeure à Harvard Medical School, est une figure majeure de la recherche sur le trauma. Dans son ouvrage fondateur Trauma and Recovery (1992, traduit en français sous le titre Construire après les traumatismes, 2023), elle engage une réflexion politique et clinique sur la dissociation, la mémoire et la reconstruction du lien. Elle met en avant l’importance de la sécurité, de la réappropriation du récit et de la reconnexion collective - dimensions qu’elle considère comme indissociables d’un processus de réparation sociale, et profondément politique.
Gloria Anzaldúa, écrivaine, poétesse et penseuse chicana et mestiza, a ouvert une voie pionnière à la pensée décoloniale et queer. Dans Borderlands / La Frontera: The New Mestiza (1987, traduit en français sous le titre Terres Frontalières, 2024), elle explore la vie “entre les mondes”, entre les langues et les identités. Elle y nomme la conciencia mestiza - une conscience nouvelle, fluide et transformante - et fait de “l’espace frontière” un lieu de traversée, de déchirement et de création. Son œuvre poétique et politique affirme que les marges ne sont pas des failles, mais souvent des points d’origine.
© Texte original — Une rive à soi, Maria Karimov-Zwienenberg, 2025. Tous droits réservés.
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