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Enfin, quelques mots sur les risques de (re)traumatisation et les effets adverses associés aux pratiques contemplatives

6 oct. 2025
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 nov. 2025

Depuis la parution de l’ouvrage du Dr Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien,

les approches centrées sur le corps — telles que le yoga, les exercices de régulation du système nerveux (e.g., théorie polyvagale) ou la pleine conscience — ont suscité un intérêt croissant dans la prise en charge du psychotrauma. Mais cet engouement ne va pas sans précaution.


Malgré nos meilleures intentions, aussi sincères soient-elles :

Déclarer un espace sûr ne suffit pas.

Notre pratique, même portée par l’évidence en faveur du bien-être, ne suffit pas non plus.

L’écoute, même empreinte de bienveillance, ne suffit pas davantage.


L’approche trauma-informée appelle une présence engagée :

Nourrie par les savoirs sur le trauma, éclairée par nos contextes d’intervention et ajustée à la réalité de nos publics.


Et voici l'une des réalités auxquelles nos pratiques nous confrontent :

Malgré leurs nombreux bienfaits, les pratiques contemplatives et somato-psychiques peuvent, dans certaines circonstances, déclencher des effets adverses.


Ce risque dépend principalement de deux facteurs :

La présence d’un vécu ou de symptômes de stress post-traumatique chez la personne, et la sensibilité de l’intervenant·e aux dynamiques traumatiques — telles qu’elles peuvent se manifester à différents niveaux du corps, de la relation et du cadre d’intervention.


Trauma et pleine conscience : limites et adaptations

Si les pratiques de pleine conscience se révèlent souvent bénéfiques dans la régulation du stress et de l’anxiété, elles prennent une tout autre portée lorsque le vécu traumatique entre en jeu. L’expérience du trauma modifie en effet la manière dont l’attention, le corps et la sécurité intérieure se mobilisent pendant la pratique.


Chez les personnes ayant vécu des traumatismes de l'enfance ou présentant des symptômes de stress post-traumatiques, la méditation et d’autres pratiques contemplatives peuvent parfois entraîner des effets secondaires ou indésirables, temporaires ou prolongés (Canby et al., 2025; Matko & van Dam,2025; Baer et al., 2019).


C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines formes de méditation, y compris les programmes basés sur la pleine conscience (e.g., MBSR), ont été initialement contre‑indiquées pour les personnes ayant vécu un traumatisme psychologique. Des alternatives adaptées ont alors été développées, comme la Trauma‑Sensitive Mindfulness (Treleaven, 2018) ou encore le Trauma Center Trauma Sensitive Yoga (TCTSY) (Emerson et al., 2009), afin de permettre une pratique contemplative sécurisée et respectueuse des besoins spécifiques des participant·es.


Ces réactions adverses peuvent se manifester sous différentes formes :

  • Hyperactivation : anxiété, agitation, panique, reviviscence de souvenirs traumatiques ou sensations corporelles intenses.

  • Hypoactivation ou dissociation : engourdissement émotionnel, détachement de soi, distanciation de la réalité, perte de connexion avec ses sensations corporelles.


Implications concrètes

  • Attention accrue aux sensations corporelles : La méditation invite à tourner son attention vers le corps et les sensations internes. Pour les personnes ayant vécu un trauma, ce retour sensoriel peut réactiver des mémoires corporelles ou émotionnelles douloureuses, sans que les ressources d’intégration soient toujours accessibles. Cette exposition non régulée peut alors entretenir un processus de retraumatisation.

  • Absence de repères clairs : Les formes classiques de pleine conscience reposent sur l’immobilité et la concentration sur la respiration. Sans repères de sécurité ni modalités d’ajustement, cette pratique peut susciter un sentiment d’enfermement, d’impuissance ou de perte de contrôle, renforçant la détresse.

  • La respiration comme double ancrage : Souvent proposée comme support de la pratique, la respiration peut devenir à la fois ressource et déclencheur. Chez certaines personnes, elle réactive des mécanismes de défense ou ravive des traces corporelles associées au trauma, générant confusion ou malaise.

  • Le moment présent perçu comme insécurisant : Lorsque le présent est associé à une expérience de menace ou de danger, diriger l’attention vers « l’ici et maintenant » peut déclencher panique, hypervigilance ou reviviscences. Plutôt que de stabiliser, la pratique peut alors activer les circuits de survie, contribuant à une possible retraumatisation.

  • Relation difficile au corps : Les pratiques contemplatives et corporelles supposent une relation suffisamment sécurisée au corps pour explorer les sensations et accueillir les émotions. Or, pour de nombreuses personnes ayant vécu un ou plusieurs traumatismes, le corps demeure un lieu de conflit, de confusion, ou de douleur, suscitant honte, colère ou dégoût.


Le rôle essentiel de l’intervenant·e

Le déclenchement d’expériences traumatiques est, par nature, imprévisible et souvent envahissant, plaçant la personne dans une position de vulnérabilité. Leur accompagnement dépend donc largement de la sensibilité de l’intervenant·e au trauma — de sa capacité à reconnaître les signes de désorganisation ou de désrégulation, et à ajuster la pratique en conséquence. Sans cette sensibilité, ces réactions peuvent être mal interprétées, perçues comme de la résistance, un manque d’engagement ou une « mauvaise volonté », alors qu’elles traduisent en réalité une tentative implicite du système nerveux de se protéger.


En pratique

Pour réduire les risques de (re)traumatisation et favoriser une expérience de pratique sécurisée, il ne s’agit pas de connaître ou d’expliciter le trauma — cette démarche relève de formations spécialisées en psychotraumatisme, en raison des enjeux particuliers qu’implique l’exploration directe des vécus traumatiques.


Dans une visée préventive, l’objectif ici est plutôt d’adopter une posture d’écoute et d’ajustement éclairée :

  • Connaître son public : comprendre les besoins, les rythmes et les possibles sensibilités du groupe, sans chercher à identifier ou analyser les histoires individuelles ;

  • Mesurer l’impact potentiel de la pratique proposée, et savoir comment la moduler, l’adapter ou la rythmer selon les réactions observées ;

  • Offrir des options et des choix, afin de soutenir le sentiment d’agentivité et de sécurité de chaque participant·e ;

  • Cultiver une attention continue à la régulation du groupe, en créant un cadre suffisamment souple pour accueillir les fluctuations d’énergie, d’émotion et de présence, y compris les nôtres.


Pour aller plus loin : quelques mots sur le contournement spirituel

Dans le champ des pratiques contemplatives, un autre écueil mérite attention : le contournement spirituel. De nombreuses approches contemplatives ou somatiques s’appuient en effet sur des philosophies ou des systèmes de croyances qui proposent une manière particulière de comprendre la souffrance, l’expérience humaine ou la réalité. Lorsque ces références — parfois implicites — deviennent prescriptives, elles peuvent encourager à minimiser, dépasser ou transcender trop rapidement des vécus difficiles. Le contournement spirituel désigne alors l’usage de concepts ou de pratiques spirituelles pour éviter — consciemment ou non — de ressentir, nommer ou traverser des émotions douloureuses, des conflits intérieurs ou des blessures psychiques.


Chez des personnes ayant vécu un traumatisme, ce glissement peut être particulièrement problématique : il peut maintenir à distance des parts douloureuses de soi, invalider implicitement la légitimité de la souffrance et empêcher l’intégration nécessaire à la guérison.


Lorsqu’il n’est pas identifié par l’intervenant·e, le contournement spirituel risque également de se manifester au sein même de la pratique : à travers des invitations du type « laisse les émotions négatives de côté », « détends-toi » ou « accueille simplement ce qui vient dans l’instant présent » ; par des références implicites à un idéal de calme, de bienfaisance, de neutralité émotionnelle ou de dépassement de soi ; ou encore par des encouragements à « observer sans s’attacher » (versus dissociation).


Reconnaître ces dynamiques ne revient pas à disqualifier les pratiques contemplatives, mais à nuancer les processus en jeu afin de permettre un accompagnement réellement ajusté à la réalité de la personne accompagnée.





© Texte original — Une rive à soi, Maria Karimov-Zwienenberg, 2025. Tous droits réservés.



 
 

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