Soma & médecine intégrative : réconcilier science et conscience
Dernière mise à jour : 15 févr.
«Only human beings have come to a point where they no longer know they exist.
They have forgotten the secret knowledge of their bodies, their senses, their dreams.»
-– Lame Deer & Erdoes
Mindfulness - la pleine conscience, ...
Méditer est une pratique millénaire et spirituelle, sans être religieuse ou doctrinaire, qui invite à explorer notre vie intérieure, au-delà du mental, en se reliant à notre corps, à notre respiration, à nos émotions et notre sensibilité humaine.
Elle trouve ses racines dans les traditions contemplatives orientales. En sanskrit, la pleine conscience (Mindfulness en anglais), vient du mot « smrti » : « se souvenir », ou « ce dont on se souvient » (that which is remembered).
Ce terme était d’abord attribué aux enseignements sacrés et védiques, transmis à l'oral grâce à un travail de mémorisation.
Le Buddha l’a repris pour définir l’intention de la pleine conscience : se souvenir, moment après moment, de notre présence naturelle, intrinsèque à notre existence.
Plus récemment, « smrti » a été découvert par l'Occident.
Docteur en biologie moléculaire et pratiquant de méditation et de yoga, Jon Kabat-Zinn introduit la pleine conscience pour la première fois à la fin d'années 1970 au sein de la Faculté de Médecine du Massachusetts (USA). Adapté de la tradition bouddhiste, il propose une pratique laïque à visée thérapeutique pour soulager les symptômes liés au stress, à la maladie et aux douleurs chroniques. Son programme de réduction de stress par la pleine conscience – en anglais le Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR) –, devient un succès mondial et suscite l'intérêt de nombreux chercheurs et cliniciens non seulement au sein des hôpitaux, mais aussi dans des écoles, au travail, dans des prisons, l'armée etc.
« La pleine conscience consiste à porter intentionnellement son attention
aux expériences internes (sensations, émotions, pensées, états d’esprit) et externes,
du moment présent, sans jugement de valeur. »
– Jon Kabat-Zinn
Cette qualité de présence est identifiée par les neurosciences comme une forme de « méta-cognition », et qui, chez les personnes ayant une pratique régulière de méditation, favorise les pouvoirs transformateurs du cerveau lui-même : la neuroplasticité.
En santé mentale, la pleine conscience marque l’émergence de « la troisième vague » des psychothérapies d'orientation cognitive et comportementale (e.g., MBCT, ACT, DBT*), caractérisée par un apprentissage attentionnel visant à changer notre relation avec notre mental afin de changer notre état d’être :

La médecine intégrative : un geste de remembrance
Les avancées issues de ces domaines ouvrent des perspectives cliniques prometteuses dans le domaine de la santé en général et de la santé psychologique en particulier. L’essor de la médecine dite « intégrative » depuis les années 1990 marque ici peut-être un tournant plus profond qu’il n’y paraît.
Pendant des siècles, l’héritage cartésien a structuré nos savoirs : le corps d’un côté, l’esprit de l’autre. La science s’est construite sur l’objectivation du corps — mesurable, quantifiable, observable — tandis que l’expérience vécue restait reléguée au domaine du subjectif.
Or, les avancées contemporaines en neurosciences, en psycho-neuro-immunologie, en études sur le trauma ou sur la régulation du système nerveux viennent progressivement fissurer cette séparation. La médecine intégrative ne consiste pas seulement à additionner des techniques complémentaires. Elle témoigne d’un changement de paradigme en reconnaissant que :
l’expérience subjective a une réalité biologique,
les états émotionnels influencent les systèmes physiologiques,
les pratiques contemplatives modifient les réseaux neuronaux,
le corps n’est pas un simple support, mais un acteur du processus thérapeutique.
Il ne s’agit plus d’opposer rigueur scientifique et pratiques incarnées. Mais de reconnaître qu’elles parlent, à partir de langages différents, d’une même réalité. Dans cette perspective, la médecine intégrative peut être considéré comme un geste de remembrance.
Une réconciliation des savoirs.
Un retour progressif vers une compréhension plus unifiée de l’être humain.
Non pas un abandon de la science, mais une science qui se souvient de ce qu’elle avait mis de côté.
Pleine conscience : approches cognitives versus somatiques
Cependant, les sciences modernes semblent encore valoriser la pleine conscience comme seule et unique faculté de l'esprit, tout en le séparant du corps, suivant le fameux héritage cartésien.
Or, il n’existe aucune racine sémantique rattachant « smrti » à la notion de l'esprit comme on peut le retrouver dans ses traductions en anglais: Mindfulness ou en français: la pleine conscience.
Body and mind are not separate in buddha dharma,
This being so, they are also called body-mind.
- Dogen
Somatic Mindfulness - notre corps, lui aussi ...
Et oui, nous savons que notre corps lui aussi est parfaitement capable de percevoir, de se souvenir, et de se transformer (i.e., bio-plasticité). Notre corps lui aussi enregistre notre vécu personnel, notre héritage familial et en garde une mémoire vivante à travers nos émotions, tendances, posture, et mouvements.
Nous savons que notre corps lui aussi est capable de discernement, responsable de nos ressources de vitalité, de guérison et de survie, et influence notre état d'esprit en permanence.
Les études issues de la psycho-physiologie (travaux sur le nerf vague) suggèrent même que 80% des informations dans la communication corps-esprit proviennent de notre corps par rapport à seulement 20% du cerveau.
La lama Willa rappelle cette dimension somatique de smrti, de manière encore plus explicite à travers la notion de Somatic Mindfulness : se souvenir de la présence, de la sagesse intérieure que porte notre corps.
Il s’agit d’une approche yogique ou somatique de la pleine conscience qui considère le corps comme une source de présence, dotée d’une sensibilité intérieure, intuitive et authentique — un processus de reconnexion et de réintégration (naljor).
À l’inverse, certains courants bouddhistes repris en Occident et développés dans une perspective plus cognitive tendent à considérer le corps davantage comme un objet de l’entraînement attentionnel — dans un mouvement de dés-identification et de détachement (anatta).

La Somatique : la corporéité comme matière première de soin
Cette réflexion nous ramène à la notion de soma, telle que l’a formulée Thomas Hanna dans les années 1970. Le soma n’est pas le corps observé de l’extérieur, mesuré, corrigé ou optimisé. Il est le corps vécu de l’intérieur. Dans son article de 1976, What is Somatics?, il écrit :
« La somatique est le champ qui étudie le soma — le corps tel qu’il est perçu de l’intérieur, à la première personne. »
Le soma inclut la sensation, l’émotion, la cognition, la mémoire — non pas comme des éléments séparés, mais comme une seule et même expérience vécue.
Hanna introduisait ce terme précisément pour dépasser la fracture héritée du dualisme cartésien : l’idée que l’esprit serait une entité distincte pilotant un corps-machine. Le soma n’est pas le corps sans l’esprit. Il est l’unité vécue du corps-esprit.
Dans cette perspective, l’approche somatique ne consiste ni à quitter la tête pour « descendre dans le corps », ni à sacraliser une supposée sagesse corporelle pure. Elle invite plutôt à restaurer l’intégrité d’un système qui n’a jamais été divisé autrement que par nos cadres conceptuels.
Se souvenir — smrti — pourrait alors signifier ceci : retrouver l’expérience unifiée de soi, telle qu’elle se vit de l’intérieur.
Non pas pour cliver.
Non pas pour opposer le mental et le corps.
Mais pour habiter encore plus pleinement nos récits.
Et peut-être est-ce là que se situe le cœur de notre pratique d’accompagnement dans une approche sensible au trauma, d'autant plus lorsque l'on travaille avec le corps :
Un accompagnement qui commence là où le sujet se vit, dans son expérience incarnée.
Se souvenir, ici, ne signifie pas exhumer le passé, mais au contraire, restaurer la continuité.
Afin de se ré-approprier ce qui n’a jamais été perdu.
Pour aller plus loin :
l'intéroception : l'archive vivante du soma
Et dans cette perspective, quelle place accorder au repos ?
☼
© Maria Karimov-Zwienenberg
*
MBCT : Mindfulness-Based Cognitive Therapy (Segal, Williams, & Teasdale, 2001);
DBT : Dialectal Behavioral Therapy (Linehan, 1993);
ACT : Acceptance and Commitment Therapy (Hayes, 1986).
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