top of page

Réconnexion, repos et créativité

  • 1 déc. 2020
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 juin


Comment le repos redevient-il habitable après le trauma ?


Cette capsule propose de mettre en dialogue la troisième phase du modèle de Judith Herman — la reconnexion — avec plusieurs éclairages issus des neurosciences contemporaines du trauma.


1. Le repos conscient : un espace d'intégration du soi


Dans le module précédent, on avait abordé les travaux de Bluhm et al. (2009), qui ont contribué à déplacer la compréhension du trouble de stress post-traumatique vers les réseaux impliqués dans la conscience et la connaissance de soi.


Parmi eux, le réseau du mode par défaut — ou Default Mode Network — occupe une place centrale. Il peut être compris comme l’un des grands supports neurofonctionnels de notre repos psychique : un réseau associé à la pensée tournée vers l’intérieur, à la mémoire autobiographique, au sentiment de continuité personnelle, à la rêverie, mais aussi à cette capacité de se situer dans sa propre histoire.


En d’autres termes, le repos n’est pas un vide. Il est aussi un espace où l’expérience peut se déposer, se relier, s’intégrer et peu à peu reprendre place dans un récit incorporé de soi.


Dans le TSPT, et plus encore dans le trauma complexe, cette organisation du repos peut être perturbée. Les altérations du réseau du mode par défaut peuvent s’accompagner d’intrusions, d’une fragmentation du sens de soi, d’une difficulté à intégrer certains souvenirs dans une continuité cohérente, ou encore d’un accès fragilisé au repos récupérateur lui-même.


Les études menées auprès de personnes en état de repos permettent ainsi d’élargir le modèle classique du TSPT. Il ne s’agit plus seulement d’observer comment le cerveau réagit face à un stimulus déclencheur ou traumatique, mais de comprendre comment il s’organise lorsqu’aucune tâche ne lui est demandée.


Autrement dit : que se passe-t-il lorsque notre cerveau est supposé être au repos, après des expériences prolongées d'adversité ?


2. L’hypervigilance chronique

L’hypervigilance peut être comprise comme un état d’alerte, à la fois cognitif, corporel et neurobiologique. Elle ne désigne pas seulement le fait de “s’inquiéter” ou de penser au danger, mais une organisation plus profonde du système nerveux : l’attention reste orientée vers la menace potentielle, tandis que le corps demeure mobilisé, comme s’il devait pouvoir répondre à tout moment.


Sur le plan neuroscientifique, les recherches montrent que les personnes survivantes du trauma peuvent présenter une réactivité accrue de l’amygdale, non seulement face à des informations explicitement menaçantes ou liées à l'évènement passé, mais aussi face à des informations nouvelles. Or, normalement, lorsque le cerveau rencontre plusieurs fois une situation nouvelle sans qu’aucun danger ne survienne, la réponse d’alerte diminue progressivement. C’est le processus d’habituation.


Lorsque ce processus est altéré, le système nerveux peut continuer à réagir comme si la situation restait potentiellement menaçante. L’alerte ne redescend pas complètement, même lorsque le danger n’est plus présent. Les travaux menées auprès des sujet en état de repos conscient, notamment ceux de Kleshchova et al. (2019), ainsi que ceux de Clancy et al., (2017) sur "le repos agité" permettent de nuancer cette compréhension : chez certaines personnes, l’état d’alerte peut persister même en l’absence de menace explicite, voire sans stimulus identifiable. Le système nerveux reste mobilisé non pas parce qu’un danger est présent, mais parce que l’alerte est devenue un état de fond. On parle alors d’une forme d’hypervigilance chronique.


Peur versus impuissance

Cette perspective permet également de nuancer l’hypervigilance post-traumatique classique d’une hypervigilance plus développementale ou systémique.


Dans le TSPT classique, la mémoire traumatique est souvent pensée autour des circuits associés à la peur : certains indices rappellent le danger et réactivent l’alarme. L’hypervigilance qui en découle peut alors être comprise comme une logique d’anticipation et d’évitement : le système reste orienté vers le retour possible du danger.


Mais dans une perspective développementale, voire systémique, cette hypervigilance peut aussi s’enraciner dans une forme plus profonde d’impuissance acquise : non seulement « le danger peut revenir », mais « je ne pourrai peut-être pas agir, fuir, être aidé·e/protégé·e, ou revenir à la sécurité»


Dans les contextes d’adversité précoce ou prolongée, cela peut se traduire par deux enjeux qui se renforcent mutuellement. D’une part, les circuits impliqués dans la détection de la menace et les systèmes de stress peuvent se développer de manière prioritaire. Le système nerveux apprend très tôt à repérer, anticiper et se mobiliser face à l’insécurité. D’autre part, cette trajectoire ne dépend pas seulement de l’exposition au danger, mais aussi de l’absence ou de l'indisponibilité suffisante d’une personne ressource externe fiable. Lorsque l’adulte protecteur n’est pas disponible, est imprévisible, effrayant, ou lui-même débordé, l’enfant ne bénéficie pas assez d’expériences répétées où une présence extérieure l’aide à se réguler : revenir au calme, à différencier ce qui est intense de ce qui est dangereux, et à sentir que l’alerte peut redescendre vers un état dynamique de santé, de lien et de repos.


Le système peut alors rester organisé autour de réponses de survie plus génériques ou primaires : surveiller, anticiper, se figer, fuir, attaquer, s’adapter rapidement («fawn»), dissocier. Le trauma précoce ne surcharge donc pas seulement le système d’alerte ; il prive aussi l’enfant des expériences relationnelles qui lui apprennent à en sortir. Ce qui se consolide, ce n’est pas seulement une sensibilité accrue au danger, mais une difficulté à internaliser la sécurité, le lien et le silence comme expériences régulatrices.


C’est à partir de là que la phase de reconnexion prend tout son sens. Il ne s’agit pas seulement de diminuer l’alerte, mais de restaurer une circulation vivante entre différents états : se mobiliser, se déposer, sentir, choisir, créer, revenir au lien. Une circulation dans laquelle il devient possible de se connaître et de se reconnaître à nouveau, depuis un état de sécurité, de lien et de repos. Autrement dit, retrouver du mouvement là où l’expérience traumatique avait figé le système dans la survie.


3. Métastabilité, flow et créativité : restaurer le mouvement

L’étude de Kötler et al., (2026), malgré son titre provocateur, propose de penser le trauma non comme une mémoire simplement stockée dans le corps, mais comme une perte de flexibilité des systèmes cerveau-corps : une difficulté à mettre à jour les biais orientés vers la menace, à réorganiser les réseaux vigilance/repos, et à retrouver une forme de métastabilité cognitive.


Dans cette lecture, le trauma n’est pas seulement ce qui revient du passé ; c’est une forme de rigidification de l’expérience. Le système continue à prédire le danger, l’impuissance ou la nécessité de se protéger, même lorsque le contexte présent pourrait permettre autre chose.


La notion de métastabilité devient alors intéressante : elle désigne la capacité du cerveau à circuler entre différents états, à s’ajuster et à se réorganiser selon le contexte. Le trauma pourrait être compris comme une perte de cette souplesse, tandis que certains états — d'autant plus que les états de flow, de création, de mouvement physique — pourraient soutenir une restauration de la flexibilité.


Cette hypothèse permet de faire un lien fort avec la créativité. Créer, ce n’est pas seulement produire une œuvre ou exprimer quelque chose. C’est remettre du jeu dans le système. C’est permettre à l’inconnu de redevenir espace d’exploration plutôt que menace. C’est transformer l’incertitude en mouvement plutôt qu’en retrait.


La créativité devient alors une voie privilégiée de reconnexion : non parce qu’elle traiterait les séquelles traumatiques, mais parce qu’elle restaure une expérience vécue du possible, dans le rapport au corps, à soi, aux autres et au monde.


5. Réflexion d'ouverture — Vers une médecine restaurative

À la lumière de ces recherches, le repos conscient apparaît comme bien plus qu’une pause. Il devient un seuil de reconnexion : là où l’alerte peut commencer à redescendre, où le monde intérieur peut redevenir habitable, où le système nerveux retrouve une part de sa souplesse, et où la créativité peut émerger comme geste du vivant qui reprend mouvement. Restaurer le repos, ce n’est donc pas seulement récupérer. C’est rouvrir un espace où quelque chose peut à nouveau se sentir, se choisir, se relier et prendre forme.


Une médecine restaurative reconnaît alors que, dans le trauma complexe, ce qui fait trace n’est pas seulement la mémoire traumatique du passé, mais aussi la mémoire de ce qui a été rendu impossible : agir, choisir, refuser, être protégé·e, se déposer, créer, revenir au lien. Presque paradoxalement, c’est depuis le repos conscient que ce pouvoir d’agir peut peu à peu redevenir une expérience sensible, incarnée et disponible.


Une médecine restaurative reconnaît alors que, dans le trauma complexe, ce qui fait trace n’est pas seulement la mémoire traumatique du passé, mais aussi la mémoire de ce qui a été rendu impossible : agir, choisir, refuser, être protégé·e, se déposer, créer, revenir au lien. Presque paradoxalement, c’est depuis le repos conscient que ce pouvoir d’agir peut peu à peu redevenir une expérience sensible, incarnée et disponible.


Mais cette approche ne relève pas seulement de l’histoire personnelle ou du travail intérieur. Elle engage aussi notre responsabilité collective face aux dynamiques relationnelles, institutionnelles et systémiques qui produisent ou renforcent l’impuissance. Car le trauma ne se loge pas seulement dans la violence subie ; il peut aussi se renforcer dans l’absence de protection, de reconnaissance et de recours.


Cette impuissance acquise peut notamment être renforçée par des dynamiques de trahison institutionnelle : lorsque les espaces censés protéger ne protègent pas, lorsque la parole est minimisée, déplacée ou retournée, lorsque les systèmes censés accueillir la vulnérabilité deviennent eux-mêmes des lieux d'abandon, de silence ou de violence.


L’hypervigilance devient alors somato-politique. Elle ne concerne plus seulement l’anticipation d’une menace directe, mais aussi la surveillance des signes de non-reconnaissance, d’injustice, de rejet, de sanction ou d’effacement. Le corps apprend à rester en alerte non seulement face au danger, mais face aux conditions mêmes qui rendent l’aide incertaine, la sécurité précaire et nos ressources si facilement épuisées.


Dans cette perspective, une médecine restaurative ne peut pas seulement inviter les corps à se reposer. Elle doit aussi interroger les mondes, les cadres et les institutions qui rendent le repos possible — ou impossible.


Et vous, ...

Quelle place le repos occupe-t-il dans votre vie en ce moment ?

De quoi auriez-vous besoin pour vous sentir reposé·e — réellement reposé·e ?

Et que vient questionner le repos dans votre activité d’accompagnement ?

À travers quelles dynamiques intra-personnelles, interpersonnelles ou systémiques se rend-il possible — ou au contraire difficilement accessible ?



© Maria Karimov-Zwienenberg



 
 

La Lettre mensuelle

Voguer d’une rive à l’autre, tout en restant informé·e des nouvelles du moment.

Merci pour votre envoi !

© Maria Karimov-Zwienenberg 2025
Illustrations professionnelles © Charlotte Thibaut.

Mentions légales 〰️ CGV

bottom of page